Article paru initialement dans le hors-série
n°38 de la revue Politis,
consacré au Forum Social Européen,
novembre-décembre 2003
"Si le monde entier avait
le même impact écologique que
la France, il faudrait près de trois
planètes pour espérer vivre
de façon durable." (1)
Constat choc, chiffre simple, le calcul
de l’ Empreinte écologique,
indicateur du WWF (World Wildlife Foundation),
répond aux deux critères de
l’indicateur efficace : il rend visible
une mesure environnementale complexe et
renverse l’échelle de mesure
de l’état du monde : déficit
écologique contre croissance économique.
Une problématique sur laquelle nombre
de chercheurs, ONG, groupes de réflexion
travaillent aujourd’hui sur le plan
du développement durable et du renouvellement
de la conception des facteurs de richesse.
Car l’enjeu pour l’ensemble
des promoteurs de l’économie
sociale et solidaire et plus largement d’un
autre mode de développement est double
: élaborer les outils d’évaluation
de sa propre action et trouver les mots,
ou plutôt les chiffres qui médiatisent
leur vision alternative.
Dans ce domaine, l’indicateur de développement
humain (IDH), établi par le Programme
des Nation unies pour le développement
(Pnud), fait figure d'emblème. Depuis
1990 et au plus haut niveau d’un organisme
onusien reconnu, cet indicateur a insinué
dans les esprits d’un large public,
le décalage entre richesse du PNB
d’un pays et pauvreté de sa
population.
Amartya Sen, prix nobel d’économie
et coconcepteur de l’IDH avait d’abord
refusé l’idée de réduire
en une valeur sommaire les dizaines de mesures
répertoriées par le Pnud sur
l’éducation, la mortalité
infantile.... Il écrira finalement
dans le Rapport du Pnud 1999 : "Cet
indicateur simple était clair et
a (...) permis à la réalité
complexe contenue dans le reste du rapport
de trouver un lectorat intéressé."
Dans un rapport (2)
commandé par la Dares, l’économiste
Jean Gadrey, a établi un panorama
international à la hausse depuis
les années quatre-vingt-dix de ces
nouveaux indicateurs : IDH; Indicateur de
progrès véritable (ou GPI)
en vogue au Canada, indicateur de santé
social créé par des ONG américaines...
Ces indicateurs alternatifs se multiplient,
plus souvent portés par des ONG que
par des Etats. Hors, estime Jean Gadrey
"pour qu'un indicateur ait un poids
politique, il est absolument indispensable
qu'il soit pris en compte à un moment
donné par le politique et le décideur."
De fait, le taux de croissance ou encore
les indices boursiers continuent de rythmer
nos vies, de fait la France accuse un retard
de production de nouveaux indicateurs de
richesse, alors que le débat avait
pris, avant mai 2002, une ampleur ministérielle
: "A l’époque, l’un
des objectif de la mission Reconsidérer
la richesse confiée par Guy Hascoët,
secrétaire d’Etat à
Patrick Viveret était de donner en
France et au Parlement, un bilan environnemental
et social en même temps et au même
niveau que les Comptes de la nation."
En dehors de cette Mission
qui, sans être enterrée a perdu
de sa vigueur depuis la disparition du Secrétariat
d'Etat à l'Economie solidaire, d’autres
tentent de formaliser un cadre d'exercice
clair des nouveaux indicateurs. Notamment
le Collectif nouvelles richesses, regroupant
acteurs de l’éducation populaire
et de l’économie solidaire,
branche "société civile"
toujours active de la Mission richesse.
Le BIP 40, Baromètre des Inégalités
et de la Pauvreté du RAI (Réseau
d’Alerte sur les Inégalités)
a ouvert le ban à la veille des présidentielles
2002. Cet indicateur agrège, avec
la part de subjectivité inhérente
à tout construction d’indicateur
synthétique, des séries statistiques
relatives à l’état social
de la France (taux de chômage, nombre
d’expulsions...). Si "des informations
ont manqué en matière d’inégalité
face à la santé," explique
Pierre Concialdi, chercheur à l’IRES
et animateur du RAI, “ le BIP 40 est
la mise en forme de sources statistiques
disponibles. ” Elles existaient isolément,
il suffisait de les rassembler et leur donner
un sens. Réalisé à
titre bénévoles par des statisticiens
et des chercheurs intégrés
à des structures publiques, le BIP
40 démontre que le cadre associatif
est nécessaire à l’émancipation
de tels outils, aiguillons des politiques
publiques. La création d’un
site Internet envisagé pour la fin
de l’année pourrait lui donner
un nouveau souffle.
L’Alliance pour un monde responsable,
pluriel, et solidaire réunit au niveau
international des citoyens autour des grands
enjeux planétaires. En son sein,
le Pôle socio-économie solidaire
s’empare depuis quelques mois de la
question des indicateurs à travers
un "chantier" qui se veut carrefour
d’échange, lieu de production
de débats pour favoriser la visibilité
internationale de cette question.
Laurent Fraisse, chercheur au Laboratoire
de sociologie du changement des institutions
(Sed-LSCI) et animateur du chantier “
nouveaux indicateurs ” constate la
nécessité d’un questionnement
transversal sur les outils d’évaluation
de l’économie solidaire, le
commerce équitable, la finance solidaire
: "il y a une quête de légitimité
du mode de fonctionnement et de reconnaissance
de leur finalité par les acteurs
de l’économie sociale et solidaire
face au reste de la société."
Comprimés par des subsides publics
restreints (cf. Les coupes dans les budgets
des associations) et par un MEDEF, contradicteur
virulent de leur volonté de différenciation
du marché, ces mouvements ont à
définir leur champs d’action
spécifique par référence
à l’utilité sociale.
Et celle-ci résonne fortement comme
une "contribution assez originales
et spécifiques à la production
de richesse vue dans un sens renouvelé.",
estime Jean Gadrey qui vient de rendre un
rapport à la DIES sur l’utilité
sociale des organismes de l’économie
sociale et solidaire.
Même si l’on est loin d’une
définition commune des critères
de l’utilité sociale, la nécessité
de créer des outils d’évaluation
de l’impact social fait son chemin.
Pour preuve les quelques travaux en cours
parmis certains mouvements :
Le Mouvement pour un développement
solidaire, membre du Collectif nouvelle
richesse entame actuellement un projet de
recherche-action visant à "prendre
en compte au niveau local les richesses
produites dans une optique de développement
humain et d’économie solidaire."
Le Collectif Cerise qui regroupe quatre
des plus importantes structures d’appui
françaises (Gret, CIDR, Cirad et
Iram) (3)
aux institutions de microfinance a participé
à l’élaboration et maintenant
au test d’indicateurs de performance
social des institutions de microfinance.
Une démarche peut-être plus
facile pour un secteur rompus aux règles
des indicateurs de performance financière
mais qui n’avait, jusque-là
pas cherché à vérifier
l’impact social de ses produits.
Enfin le commerce équitable a connu
son premier grand oeuvre d’évaluation
avec Artisans du Monde qui a demandé
au CIEDEL(Centre international d’étude
pour le dévelopement local), avec
l’appui de bénévoles,
d’évaluer l’impact de
25 ans de commerce équitable sur
les producteurs du Sud.
Une évaluation dont la restitution
finale (faite fin septembre) souligne la
difficulté de favoriser une évolution
du développement local, au-delà
de l’augmentation du revenu du producteur.
Mais faire le pas de l’évaluation
de son utilité social reste un pas
capital car, comme le note Laurent Fraisse
: "il faut gérer une tension
permanente et durable dans le questionnement
de l’économie sociale et solidaire
qui est : fait-on de l’économie
autrement ou sommes-nous là pour
palier aux défaillances du système
?"
Notes
1. Extrait du rapport
planète vivante 2002 du wwf avec
le PNUE.
2. Les indicateurs de
richesse et de développement. Un
bilan international en vue d’une initiative
française, DARES Mars 2003. www.travail.gouv.fr/etudes/pdf/indicateurs.pdf
3. Groupe de recherche
et d’échange technologique
(Gret), Centre international de développement
et de recherche (CIDR), Centre de coopération
internationale en recherche agronomique
pour le développement (Cirad), Institut
de recherche et d’application des
méthodes de développement
(Iram).